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25-27 JANVIER 2007 – RABAT

QUEL TISSAGE ENTRE LITTERATURE ET EXIL
Présentation de Hafsa Bekri-Lamrani
25/01/2007


Colloque de l’Union des Ecrivains du Maroc sur

Littérature et Exil

25-27 janvier 2007 à Rabat

« Exil »et « Emigration » : Quelques définitions

Il est important de prendre conscience de la valeur des mots dans leurs langues et leurs cultures propres en plus du sens universel  qui leur est accordé :

Ainsi quand on parle de « littérature » c’est-à-dire la somme des écrits qui définissent une culture ou un groupe de cultures donnée(s) Qu’est-ce que donc que l’écriture ? Henri-Jean Martin[1] dit que l’écriture sert à la fois à « transcrire les volontés des puissants, à gérer les richesses […] mais aussi à dénoncer les abus, à concrétiser l’interprétation par l’homme de ses sentiments et du monde extérieur.

Quant à L’exil, la valeur du mot est loin d’être universelle et neutre, il prend des connotations diverses selon les langues et leur environnement culturel.  Prenons l’exemple de différentes langues marocaines ou étrangères telles que l’Arabe, l’Amazigh, le Français, l’Anglais, l’Allemand:

Arabe : « Hijra » est différend de « manfa ». Le premier est un départ volontaire qui correspondrait à s’exiler en français et le deuxième c’est l’exil provoqué (Exil de Feu Mohammed V). Le mot Hijra a une connotation positive parce qu’il comporte la connotation religieuse de l’émigration du prophète Mohammed qui quitte une ville aux valeurs sclérosées pour en fonder une autre qui devient symbole de l’Islam.

Amazigue : « Azwag » comporte les deux sens : exil volontaire et non volontaire

Français : « Exiler Quelqu’un » se fait donc sans son consentement et « s’exiler » est un choix. A remarquer la connotation raciste que prend le mot « émigré » en français

Anglais : « exile » comporte le sens du bannissement et le mot « Expatriate » c’est celui qui quitte volontairement son pays. A noter que le mot « immigrant » a, jusqu’à récemment, gardé un sens positif parce dans l’imaginaire des blancs aux Etats-Unis il représente les Européens fuyant l’Europe de la persécution religieuse des protestants ou des juifs ou celle de l’embastillement des pauvres. Mais cette connotation d’hospitalité et de liberté n’incluse évidemment pas la population noire qui continue depuis l’esclavage à souffrir de racisme.

Allemand : « Verbannung » contient la notion de bannissement et « Landesverweisung » veut aussi dire renvoyer du pays. Un « Gastarbeiter » est un travailleur émigré, celui que l’on invite pour travailler.

Introduction : Exil et mouvement :

Je suis un être humain parce que je marche. Mon humanité se définit par ma mobilité et ma capacité à m’adapter à divers environnements. Les anthropologues et les archéologues s’accordent pour dire que l’origine de l’être humain c’est l’Afrique et que l’Africain en mouvement et en adaptation a essaimé l’espèce humaine sur la planète.  Homo Erectus, debout, puis Homo Sapiens l’homme qui réfléchit. Nous voilà donc dans l’exil dès l’aube de l’humanité. Et dans cet exil quasi permanent l’homme laisse des traces pour exorciser le temps : traces de mains d’abord, puis il acquiert de plus en plus adresse et fabrique des outils de plus en plus sophistiqués pour s’inscrire dans la nature.  Au fur et à mesure que l’être humain s’affirme, il écrit et s’inscrit. C’est cette inscription de l’être humain en mouvement sur la planète qui fait notre histoire tout court et l’histoire de la littérature en particulier.

  1. Quels tissages entre exil et littérature ?

Laisser des traces, des empreintes, sur la pierre, le bois, la cire, le papyrus, le papier pour en arriver à l’écriture qui aujourd’hui, passe par le ciel et la lumière, l’écriture virtuelle qui abolit la matière et le temps. De son nomadisme initial l’humain est passé à la vie sédentaire où les lois de vie sociale devaient être écrites comme référence pour la vie communautaire.  Lois créant des rebellions, des écrits contraires, des exils. Et commencent les exils et les écrits d’exil. Nous allons aborder les différentes sources de la littérature  d’exil pour finir avec un exemple de rapport entre littérature et exil et littérature d’exil.

  1. Littérature puis exil.

Lorsqu’on a la vocation d’écrivain ou de poète, on a le choix entre deux types d’écriture : L’écriture d’apologie, celle où l’écrivain se met dans le moule socio – politique, le décrit en fermant les yeux sur les tares de sa société et accepte sans  juger. L’écriture où il, elle décide de ne pas fermer les yeux et de voir à travers les brumes programmées et de dire ce qu’il, elle voit. L’exil commence déjà dans cette vision avant que n’arrive l’exil physique lorsque le poète devient indésirable parce que perturbateur pour un pouvoir quelconque. On peut citer des milliers de cas à travers l’histoire. Pour le Maroc  on peut citer Laâbi et pour un royaume européen on peut citer Shelley. Voilà deux poètes qui choisissent l’exil après avoir essayé de lutter pour la justice sociale à l’intérieur de leur propre pays.

Shelley s’est fait renvoyer de l’université d’Oxford pour ses idées non orthodoxes, il était mal vu pour avoir été un fervent défenseur de l’indépendance de l’Irlande et il a fini en Italie où il a écrit ses œuvres les plus universellement reconnues aujourd’hui.

Laâbi dit dans l’œil et la nuit :

« Nuit au ma nuit. Royaume où je cesse d’être une ombre, la contrefaçon de l’ombre, où ma langue se délit, pour parler les idiomes du tertre et du sang pour épeler les papyrus de ma voix. Nuit où je me lave, me rectifie, remonte mes racines. Nuit face à ma face, ressuscité à mille milles de toute cité où l’on retarde ma venue. A portée de l’enclume […] que j’enjambe. Nuit c’en est trop pour mon œil » [2]

On voit donc dans ce passage, à la fin de ce livre-révolte, que le poète s’exile déjà dans la nuit contre les tyrans du jour et qu’il « enjambe l’enclume ».

Ce genre de rapport de l’exil et de la littérature est donc un rapport de force politique entre une quête de liberté et d’espace d’écriture et un pouvoir qui torture et qui censure. Le poète, l’écrivain choisit l’exil  non comme fuite mais pour continuer son combat.

  1. Exil de survie et Littérature

Une autre source de littérature d’exil c’est celle qui commence par un exil de survie, telle que celle des résidents marocains à l’étranger[3] qui commencent aujourd’hui à s’inscrire dans la littérature mondiale, par prix Libris[4] interposé d’Abdelkader Benali. Il y a bien sûr le prix Goncourt de Tahar Benjelloun mais l’auteur ne fait pas partie de la communauté des travailleurs marocains partis pour gagner leur vie à l’étranger. Aujourd’hui ce sont les enfants « issus d’une première génération de ces forçats du travail […] des années 1960-70 [5] qui bourgeonnent dans le monde ». Is se sont inscrits dans la langue et la culture de leur pays d’accueil et portent le Maroc dans leurs gènes et par imaginaire interposé de leurs parents.

  1. Exil intellectuel temporaire ou permanent et littérature :

La diaspora des étudiants et intellectuels marocains dans le monde est une autre source de littérature d’exil fructueuse. On peut citer plusieurs auteurs, depuis au moins trois générations , dans plusieurs langues et dans divers pays :

Edmond Amran El Maleh en France, feu Si Mohammed Abu Talib[6], poète publié en Angleterre dans les années 70, Mohammed Berrada et Salim Jay à Paris, Driss El Meliani en Russie où il a traduit les poètes russes, Tahar Benjelloun qui a obtenu le prix Goncourt , Mehdi Akhrif qui a traduit Fernando Pessoa Le grand poète portugais, et pour les plus jeunes, Hicham Fahmi, angliciste et poète exilé au Canada,[7] Youssef El Alamy, Marocain à New York et qui au Maroc écrit sur les Harragas, Laila Alami qui, elle aussi écrit sur les Harragas à partir des Etat Unis.  Cette liste ne peut évidemment être exhaustive. Il y aurait sans doute un travail de recensement à faire à travers une coopération entre l’Union des Ecrivains du Maroc et les ambassades ou autres associations culturelles de notre pays dans le monde pour sortir avec une idée plus juste de la diaspora des écrivains marocains et d’origine marocaine à l’étranger, toutes confessions et toutes langues confondues et quelles que soit les raisons de leur exil.

  1. Exil physique et littérature.

Il y une source douloureuse de littérature du pire des exils et que l’on ne saurait passer sous silence : La littérature qui sort des prisons. La fin des années 90 a connu l’arrivée sur le marché de livres d’anciens prisonniers politiques qui sont venus s’ajouter aux livres de Laâbi et de Serfaty.  Des livres tels que ceux de Saîda Menebhi[8].  Salah el Ouadie[9], Abdelaziz Mouride[10], d’Ahmed Merzouki[11], Fatna El Bouih[12] et d’autres. Ces écrits issus de privations et de torture sont un témoignage de moments douloureux de notre histoire et de la capacité de transcendance par ces écrivains de leur douleur en littérature.

D’autres exilés plus jeunes sont incarcérés ici et maintenant pour diverses raisons et leurs écrits arrivent aussi jusqu’à nous grâce au travail acharné de la société civile. Je citerai à ce propos le recueil de poésie et de nouvelles sorti en 2005 [13] publié par le Cercle Shahrazade, un groupe de professeurs, d’écrivains et d’artistes qui font des ateliers d’écriture avec de jeunes prisonniers et qui donnent suite à leurs écrits en les publiant.

De ce survol d’un sujet immense tel que « Littérature et exil », on peut retenir que la littérature d’exil est plurielle et une. Plurielle par ses sources et les langues dans lesquelles elle s’exile.  Une parce que l’exil est un sentiment de solitude de négation qui naît d’une condition de vie quelconque. Ce que nous admirons dans la littérature d’exil c’est la transcendance de l’écrivain, l’hospitalité intérieure où se fait l’alchimie du monde qu’il quitte et de celui dans lequel il vit. Même un cri en littérature est la transcendance du cri par l’écriture.

  1. L’Exemple par l’expérience

Une des raisons pour lesquelles on a fait appel à moi dans un colloque tel que celui-ci c’est que je suis dans l’écriture et dans l’exil, dedans, dehors, pratiquement depuis ma naissance. J’ai vécu dix années de mon enfance exilée en pleine guerre coloniale en Algérie, à douze ans je me suis retrouvée à vivre en France dans le sud, à quatorze ans au Maroc, à 24 ans de nouveau en France. Et une des caractéristiques de l’exil, pour peu qu’on sache écrire c’est de vous pousser à dire cet exil sous peine d’explosion ou d’implosion de vos sentiments. Cela donne un livre comme Jellabiates[14] où je fais dire à différentes jellabas de Kénitra à Paris en passant par Rabat, Salé, Casa, l’épopée d’une femme marocaine entre les années 60 et les années quatre vingt dix. Cela donne aussi une nouvelle Mosaïque de guerre et rêve de paix où l’enfant en moi transcende les atrocités de la sale guerre coloniale à son corps défendant. Où encore l’écriture d’autres exils que les miens comme la nouvelle Amnay, fils de l’Atlas qui parle des marocains engagés dans l’armée romaine en 122 après Jésus Christ, c’est-à-dire il y a presque deux mille ans. Cette dernière nouvelle m’ayant été inspirée par un vrai voyage pour une résidence d’écriture[15] Internationale au Nord de l’Angleterre où des soldats Amazighes avaient effectivement été transportés pour la garnison du Mur de l’empereur Romain Hadrien. [16]

Je conclurai, avant de lire quelques courts extraits d’exil, ceci : Que l’on choisisse ou non son exil, il représente une aventure humaine qui nous marque d’une façon indélébile et fait de nous poètes, écrivains, des nomades, des funambules entre plusieurs mondes. Mais que dire des millions d’exilés,  à travers le monde qui comme dit Prévert : «  ont trop à dire pour pouvoir le dire [et]  qui fabriquent dans des caves, des stylos avec lesquels d’autres écriront en plein air que tout va pour le mieux »[17]

 

[1] Martin, Henri-Jean Histoire et pouvoir de l’écriture Albin Michel 1996

[2] Abdellatif Laabi L’œil et la nuit Editions Atlantes 1969

[3] L’Annuaire de l’émigration : Maroc sous la direction de K. Basfao et H. Taarji 1994 – Eddif

[4] Abdelkader Benali Noces à la mer – Albin Michel

[5] Article Telquel « Diaspora, ces écrivains qu’on connaît mal »l http://www.telquel-online.com/184/sujet5.shtml

[6] Mohammed Abu Talib Whispers of Anger  Regency Press London and New York 1976

[7]Site de poésie marocaine créé par  Hicham Fahmi

http://www.addoubaba.com/idriss%20allouch.htm

[8] Saïda Menebhi Lettres de prison, Editions Feedback Rabat 2000

[9] Salah El Ouadie Le Marié Editions Tarik – 2001

[10] Abdelaziz Mouride On affame bien les rats!  Tarik-Paris Méditerranée 2001

[11] Ahmed Merzouki Tazmamart Cellule 10 Gallimard  2001

[12] Fatnah Lbouih Une femme nommée Rachid Le Fennec 2002

[13] Cercle Sharazade : asswat Chaabba khalf al qoudbaan – 2005  e-mail: lliraqui@yahoo.fr

[14] Hafsa Bekri-Lamrani Jellabiates Marsam – 2001

[15] Hafsa Bekri-Lamrani Journal d’une marocaine sur le mur d’Hadrien Berbers in Solway :

http://arts-uk.com/newwotw/downloads/berbersinsolwayfullreport.pdf

[16] Art-UK, Steve Chettle, Ed. Writing on The Wall, An International project for Hadrian’s Wall 2001-2006

[17] Jacques Prévert Paroles Editions le Point du Jour Paris 1967

One thought on “LITTERATURE ET EXIL

  1. Bonjour Hafsa

    C’ est avec plaisir que j’ai lu ton travail sur la littérature et l’ exil que je trouve très documenté .
    La notion de Zmagri que les Marocains ont forgé comme tu le sais à partir d’une darija francisée nous interpelle aussi, puisqu’elle englobe une connotation péjorative la plus part du temps. Et pourquoi cet émigré qui était source de changement de conditions économiques devient avec le temps source de dédain de noukta ? Parce qu’il est imprégné par une autre culture où la notion de démocratie du respect de la femme … dérangent l’ autochtone? ou parce que Zmagri continue à penser que l’autochtone n’a pas évolué? et lui, il est là pour le « moderniser »?

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