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Table ronde

La traduction comme facteur de développement et de communication

 La traduction comme acteur culturel

Hafsa Bekri-Lamrani

 Salle Abdelhadi Boutaleb

Samedi 13 Février 2010

16 :30 – 18 :00

 

LA TRADUCTION COMME ACTEUR CULTUREL

 Au commencement était la traduction
Pour appréhender la traduction dans son rôle essentiel, on peut avancer que tout est traduction. Qu’est-ce que la survie sinon une lecture des signes de notre environnement immédiat, que nous INTERPRETONS et que nous adaptons à nos besoins, nos peurs, nos forces, nos faiblesses ? Lire, traduire s’adapter donc interagir avec son environnement. Nous savons que d’un point de vue biologique tout enfermement fragilise l’être par son manque d’adaptation à l’univers et de communication avec celui-ci. Le fermé et le statique sont voués à la disparition. La traduction se situe donc dans le mouvement.


Traduction et mouvement
Qu’est-ce qu’une langue sinon un laboratoire en mouvement continu : La notion de pureté de langue comme la notion de pureté de race est un concept dangereux. Les peuples qui en ont subit les conséquences à travers l’histoire le savent dans les plaies de leur mémoire.

Les langues comme support vivant d’une civilisation se fécondent au fur et à mesure de leur évolution et de leur expansion géographique. Fécondation pacifique ou agressive, aucune rencontre de peuples ne se fait sans laisser des traces dans les langues. Une langue elle-même est un creuset de traductions, d’emprunts directs ou de déformation d’une langue à l’autre. A titre d’exemple :

  • L’existence des mots d’origine grecque dans le Coran[1] tels que « harth » de « haratos », « nikah » de « enkahé », « zoukhrouf » de « Zogapheô ».
  • La présence aujourd’hui, de l’Arabe dans toutes les langues européennes.
  • La composition de la langue anglaise devenue mondiale et qui se comprend plus de 30% de Français et de plus de 60% d’Allemand et de 10% d’un mélange d’autres langues.

En plus d’emprunter des mots qu’elle adopte à sa prononciation et à sa grammaire (ex : « redingote », Aousak, chabakouni, etc.…) la langue emprunte des expressions. Ainsi, ce qui rend la Darija marocaine difficile  à comprendre pour les moyens orientaux c’est la présence non seulement de mots amazighes, mais aussi d’expressions, de proverbes qui, pour être arabes dans leur graphies et dans leur prononciation, n’en sont pas moins directement amazighe dans leur sens. La superposition des cultures à travers les mouvements de population, donne naissance à des langues nouvelles.  Ce processus est le même pour la naissance de toutes les langues que l’on cherche, par la suite à penser « pures ». Ainsi donc l’Amazigh + Arabe donne la langue marocaine, le Celte de la Gaulle + Bas latin + le Francique des germains donne le Français et ainsi de suite.

Il est donc important de comprendre consciemment ce processus universel d’emprunt et de traduction à l’intérieur de sa propre langue pour arriver, l’esprit ouvert  sans préjugés à la traduction d’une langue vers une autre et ouvrir les portes pour le passage du moi vers l’autre qui, en fait n’est qu’un autre moi.

La langue de l’autre, du même
 L’autre moi, l’autre ou moi, ou bien même l’autre pour moi ? Quel but, quelle perspective pour la traduction ? Nous traduisons les écrits, les paroles, pour comprendre comment les autres se comportent, vivent, pensent en comparaison avec nous. Et là se pose la question du but de notre recherche de compréhension et la question du même et de l’autre. Comment, par exemple notre propre langue se comporte dans l’appréhension de l’autre.

Dans une conférence Internationale sur l’enseignement de la langue anglaise, en Mars 96 à Chicago[2], Douglas Brown, un éminent linguiste Etatsunien, expliquait comment la grammaire anglaise aidait sa politique de domination du monde. A partir du moment où en anglais, il existe des noms communs comptables et des noms communs non comptables, dans le subconscient de l’anglophone, l’eau, le pétrole, le gaz  ne sont pas des noms comptables, on peut donc les prendre où on veut sur la planète sans compter ni rendre des comptes.  De même qu’encore aujourd’hui certains français continuent à parler de « Fatma » pour dire femme de ménage ou que les arabes disent « bessif 3alya » (avec l’épée sur le cou) pour dire je n’ai pas le choix. Avant donc de passer à la langue de l’autre, prendre conscience de ce que véhicule notre propre langue.

Traduire dans quel but ? Stratégie de guerre ou de paix ?
Les perspectives de traduction diffèrent et influent sur la traduction selon le but que l’on s’est fixé. On peut, par exemple, traduire pour mieux comprendre afin de mieux dominer. Sens prédateur de la traduction qui est un lieu commun dans l’histoire des différentes colonisations où le traducteur, le déchiffreur précède le soldat.  Quel meilleur exemple peut on donner de ce genre de recherche de traduction que celui de Champollion et de Napoléon, le « linguiste et l’empereur »[3]. Nous sommes donc la devant une traduction à portée de domination expansive.

Une autre perspective de traduction peut avoir pour but de comprendre pour commercer avec l’autre. « Commercer » doit être ici, pris au sens large de communiquer, fréquenter, socialiser, en plus d’acheter et de vendre, ces deux dernières actions n’étant qu’un des aspects de ce mot. Ce qui nous amène vers cette ère de communication globale que nous vivons. Il est justement important à l’heure de la globalisation du commerce et de la guerre de redonner au mot commerce un sens humain, plus large et moins écrasant. Et c’est à ce point que le mot traduction qui nous intéresse, prend toute son importance. Comprendre l’autre pour mieux se situer par rapport à lui, comprendre l’autre  pour le présenter à son propre environnement culturel comme un autre soi sans comparaison fratricide. Comprendre l’autre pour apprendre  de nouvelles choses. Comprendre l’autre pour relativiser sa propre perception des choses et retrouver le même, vu sous un angle différent. Comprendre l’autre comme une expansion de soi.

On peut toujours vous rétorquer que « l’Homme est prédateur de nature et que ça a toujours été comme ça et qu’il ne faut pas rêver. » Mais on peut aussi affirmer, et l’histoire en témoigne, que ce sont les rêves les plus fous, qui bousculent l’ordre tyrannique qui se nourrit de paresse mentale. On peut citer des exemples de civilisations dont nous récoltons encore les fruits et qui ont été fondées sur des vraies quêtes de savoir et sur un commerce fructueux sans haine telles que :

  • Les Phéniciens qui ont diffusé leur extraordinaire civilisation dans la Méditerranée grâce au commerce et ont donné au monde l’alphabet comme formidable outil de connaissance.
  • La ville de Tolède de l’Andalousie musulmane au XII et XIII e siècle qui a su réunir des chercheurs et des traducteurs, Musulmans, Juifs et Chrétiens  qui ont fourni de grandes données scientifiques à l’Europe et au monde.

 

Nous voyons donc que le processus de traduction est complexe et qu’il implique le traducteur dedans-dehors. Le traducteur traduit sa propre culture à travers sa langue ; il doit donc mesurer les pièges et les dangers de cette langue sienne  avant de passer à une culture autre par sa langue et sa culture et familière par son humanité.

 Réduire le rôle de la traduction au simple passage d’une langue à une autre, c’est méconnaître l’importance culturelle  qu’elle a exercé tout au long de l’histoire

Dans le livre Les traducteurs dans l’histoire[4], sous la direction de Jean DELISLE et Judith WOODSWORTH on peut lire ceci :

 « Au cours des âges, les traducteurs ont inventé des alphabets, contribué à bâtir des langues et façonné des littératures nationales. Ils ont aussi participé à la diffusion des connaissances et à la propagation des religions, importé et exporté des valeurs culturelles, rédigé des dictionnaires…

De tout temps, les traducteurs et les interprètes ont joué un rôle déterminant dans l’évolution des sociétés et de la vie intellectuelle. »


La traduction comme apport culturel
 Il y a près de trente ans, un de mes proches travaillait dans une équipe de recherche à l’hôpital Mohamed V à Rabat. Au bout d’une semaine d’échec d’une expérience scientifique, la personne est venue me demander de l’aide sur la lecture du texte anglais qui servait de base à l’expérience en question. La correction de la compréhension d’un verbe à préposition a pu corriger l’expérience scientifique.  C’est dire l’importance et les dangers possibles de la traduction dans le domaine des sciences, des religions, de la littérature, de la politique, de l’économie.  La maîtrise des langues représente donc un apport culturel dans tous les domaines du progrès humain et plus particulièrement aujourd’hui où le monde vit dans une mobilité sans précédent.


La traduction comme source de créativité
 Plus qu’un simple passage, la traduction est un acte culturel qui accompagne le créateur, le rapproche de la culture qu’il traduit et l’incite à créer. La traduction rassemble les créateurs dont les langues sont différentes mais dont la créativité est similaire. Pourquoi est-ce Baudelaire et pas un autre poète qui traduit Edgar Allen Poe, sans parler de leur ressemblance physique et de l’océan Atlantique qui sépare leurs cultures. Dans ce sens la traduction ne peut être trahison dans la mesure où elle devient un lien entre création individuelle et création universelle. Ce n’est plus l’autre, le différent, l’ennemi à prendre ou a tuer, mais l’autre moi qui crée dans sa langue et dont je féconde la création en la faisant mienne, notre.

 

Le Maghreb, lieu de traduction. Quel passé ? Quel futur ?
L’approche dedans-dehors développée ci-dessus s’applique particulièrement au Maroc, pays où, si nous savons la saisir, nous avons la chance d’être plurilingue avec comme socle historique la langue et la culture Amazighe. Les langues parlées et les graphies se sont succédé dans cette région maghrébine en général et au Maroc en particulier sans noyer cette spécificité amazighe.  Dans notre histoire, notre géographie, notre artisanat, nous trouvons des traces des civilisations méditerranéennes : La graphie Tifinagh ainsi que les motifs des poteries rifaines légués par les Phéniciens. Juba II au Maroc et le numide Afoulay écrivaient en grec et en latin. Quand Rome a cédé le pas au Christianisme, le Maghreb a donné deux pères fondateurs à l’Eglise Chrétienne, le Numide St Augustin et le Carthaginois Tertulien.  Plus tard l’Islam a apporté L’Arabe, les différents colonialismes on apporté le français et l’Espagnol. A l’époque des corsaires les marins maghrébins parlaient toutes les langues européennes.  La géographie et l’histoire de cette région se sont combinées pour en faire un creuset de langues sans compter l’apport énorme dans ce domaine de notre diaspora Marocaine à l’étranger. Saurons nous exploiter cette formidable richesse et faire de notre pays une référence internationale de traduction ?

[1] Youssef Seddik : Nous n’avons jamais lu le Coran pp 252-264

[2] TESOL Conference – Chicago 1996

[3] Daniel Meyerson : The linguist and the emperor : Napoleon and Champollion Quest to Decipher the Rosetta Stone

[4] Les traducteurs dans l’histoire: Sous la direction de Jean DELISLE et Judith WOODSWORTH, sous le patronage de la Fédération internationale des traducteurs des Presses de l’Université d’Ottawa et des éditions UNESCO 1995

 

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