WELLINGWORDS

Welcome to welling words, a place of litterary delight

7 OCTOBRE 2000

 

Casablanca, Six heures trente du matin, derrière l’Hôtel Hyatt Regency, côté ancienne médina. (Serait-ce déjà l’envers du décor ? Ou bien ce lieu rendez vous des Pèlerins de Tazmamart, serait-il déjà un symbole d’un entre-deux où vivent les marginaux ?)

Asma Khattabi et moi arrivons avec nos billets dûment payés. Le Bus N° 6 est déjà plein. Nous montons dans le Bus N°5. Bon signe, j’aime bien le chiffre cinq.
Elles, ils sont tous là. Un bel inventaire à la Prévert ;

Deux mères courage (Mmi Fama et Mmi Fatna), un ingénieur, un médecin, une animatrice, une chanteuse de Melhoune, deux ou trois poètes, des professeurs, deux cinéastes, un paysan poète et professeur qui enveloppé dans sa djellaba 3roubie, garde le silence, des frères, sœurs ou parents de prisonniers disparus, les membres du Forum Vérité et justice, un chauffeur et son aide et pas de « raton laveur ».

Nous démarrons. Embarqués dans un même bus, avec un même but, les mêmes nostalgies, les mêmes amertumes, les mêmes frustrations. Direction TAZMAMART pour se réveiller de trente ans de coma comme si le train de nos pensées s’était arrêté aux années soixante dix.

Aujourd’hui nous n’étions plus noyés dans l’anonymat en individus insignifiants, mais un groupe sur plusieurs bus et plusieurs véhicules, en pèlerinage vers un lieu de douleur extrême et vers notre lieu interne où nous avions perdu nos rêves, nos espoirs, nos illusions de progrès et de justice.

Comme mu (e)s par des rêves renaissants, les chants rejaillissent en nous et nous chantons en cœur : Cheik Imam, Nass Lghiwane, Jilala, Lemchaheb.

Nous faisons une pause sandwich-boisson après Timahdit et nous poursuivons notre route pour arriver à Tazmamart l’après-midi, pour le grand rassemblement. Bougies, banderoles, marche autour de la fameuse prison. « Ils sont venus, ils sont tous là » groupés autour de ce lieu maudit : les amis, la famille, les sympathisants de ceux qui ont péri ou survécu à l’innommable.  Asma El Khattabi, dont le père est né dans les tranchées du Rif et qui naît, elle, dans l’exil, écoutait, enfant ,l’histoire de son pays, blottie dans la djellaba rifaine de son grand-père Mhamed ou de son grand oncle Mohamed. Asma, l’artiste, qui ramasse autour de ce lieu tristement célèbre, des pierres, un morceau de tôle rouillée, des petits bouts de cette végétation épineuse du désert que les gens du pays nomment » Bamghar », le petit bonhomme et qu’ils utilisent comme combustible.

L’idée m’enchante et nous voilà toutes deux vadrouillant autour de la prison-monstre qui tout à coup avait perdu ses griffes, ses dents, puisque maintenant les gardiens tenaient les roses que nous leur avions offertes. Je ramasse des os, un crane de mouton, des chardons, des pierres. Asma emprunte à une paysanne, deux épis de maïs séchés et une motte de terre qu’elle prend dans le mur de la maison. Elle bavarde avec la paysanne. Je montre l’étrange cueillette à Mahi Binebine qui demande à Abla Ababou. de prendre une photo.

Jamal nous fourni un carton pour rassembler ces éléments pour un futur tableau d’Asma. Ce carton devient le bébé du bus lors de notre retour vers Rachidia. Le « Grissoun » (l’aide du chauffeur) trouve une place sûre au trésor dans le ventre du bus. Et le carton de Bassmat 3aar (l’empreinte de la honte) comme l’a nommé Asma s’oriente comme nous à Casa où il deviendra un tableau, un jour.

Je passe l’incident entre Tazmamart et Rachidia, entre les autorités et le Journaliste de FR3. Les journaux d’ici et d’ailleurs l’ont relaté. L’essentiel étant que Tazmamart n’existe plus et que, aujourd’hui, dans le monde des nouvelles technologies on n’arrête plus l’info.

Après une nuit tourmentée à Rachidia, nous entamons notre voyage de retour. Les timidités s’estompent devant les atrocités subies par ceux qui ont parfois étés victimes dans les camps de la honte, sans même savoir pourquoi. Chacun prend le courage de raconter, de témoigner. Ceux d’ici : Les mères courage comme Mmi Fama et Mmi Fatna qui ont des têtes de vraies « mounadilates », de vraies meneuses, avec leur regard chargé d’expérience et de douleur maîtrisée.

Il y a aussi ceux d’ailleurs, comme Najib le frère de Houcine Manouzi, qui milite depuis 25 ans de l’autre côté de la Méditerranée, dans cette France paradoxale qui malgré les Pétain et les Le Pen continue de produire des Christine, des Mme Morel, des Davy. Davy qui entendit parler de Tazmamart quand il avait dix huit ans en 1999, qui n’a pas pu oublier et qui, a vingt six ans, en fait film sur une grande de chaîne de télévision européenne.

Il y a aussi ceux qui dans les années 70 ont pris le même avion que des camarades qui se sont soudains volatilisés à l’atterrissage entre l’avion et  l’aéroport.

Peu à peu dans cet autocar du retour, une magie contagieuse délie les langues, les cerveaux et les cœurs. Encouragé par Abdelbaqi Youssefi, un flot de paroles en Arabe, en Amazighe et en Français se libère. Un puissant besoin de dire et Majda fait vibrer le car avec Ecchem3a et Aou ma Loulou. Rahma, elle, chante l’espoir des Palestiniens avec Fairouz et Marcel Khalifa. Poèmes, chants, témoignages fusent de Rachidia à Casablanca, à travers cette route au paysage accidenté où l’on pourrait presque voir errer sur les grandes falaises abruptes de ce Grand Canyon Marocain, le fantôme de ce grand cow-boy de Marlboro avalant de grandes bouffées de l’air pur de la région, en regardant passer la caravane de Tazmamart.

Nous arrivons à Zayda où nous descendons nous dégourdir les jambes, acheter des pommes et déjeuner. Je déjeune à la table de Mmi Fatna et son fils adoptif Tewfik. Mmi Fatna m’interpelle : « Cela fait des années que j’essaye de comprendre. Que font les femmes pour encadrer les femmes ?  Au début je pensais que c’était les hommes qui nous empêchaient d’évoluer ; maintenant, je ne suis pas si sûre. »

Estomaquée par la question et en même temps  heureuse d’avoir commencé à réfléchir dans ce sens depuis cinq ans quand au moment d’aller à la conférence mondiale des femmes à Pékin, je me suis tout d’un coup trouvée devant l’immense angoisse de « représenter « la » femme marocaine et maghrébine devant le monde. C’est alors que m’étaient apparues, toutes les « Mmi » : Mmi Fama, Mmi Fatna, Mmi Chama … et Ummi Aïcha, ma propre mère, qui me parlant de tapis, se transforma en un ingénieur sous mes yeux ignorants. Et je pris soudain conscience de tout ce savoir, tous ces symboles qu’elles ont tissés, brodés, modelés avec leur mains, leur esprit, leur voix leurs peines, leur joies. A Pékin, les femmes de différents pays, présentes à mon atelier, ont pleuré quand j’ai parlé mon analphabétisme universitaire devant les richesses paralysées des Mmi Fatna au Maghreb.

Tu as raison Mi-Fatna ! « Quel encadrement ? »  C’est vrai qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire pour éradiquer les Tazmamart psychologiques.

Ah oui ! Tazmamart ! Nous revoilà dans le Bus N° 5 qui en revient. Où sommes-nous ? A Meknès bientôt. Arrêt et pose photo du groupe. Puis la route défile. Rabat déjà, Casablanca bientôt.  On se parle, des liens se tissent, les visages et les cœurs sont ouverts, offerts. Ce Maroc, que l’on croyait noyé dans l’individualisme éhonté, existe encore ! Un véritable baume au cœur.

Tazmamart ! Un passé pas simple mais enterré*[i]

Hafsa Bekri-Lamrani

7-8 Octobre 2000

 TEXTE LU LE 6 JANVIER 2019  POUR ACCOMPAGNER LA PRESENTATION DE KHADIJA BOUTNI DU LIVRE DE M. BINIBINE/ LE FOU DU ROI

 

[i] Driss Chraïbi Le Passé simple et Abdeldrim Guallab  Laqad Dad dafanna Lmaadi (Le Passé enterré)

 

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