WELLINGWORDS

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Dans un monde où semble craquer et s’effondrer, il est encore des rencontres sereines et humainement fructueuses.  Fin décembre 2001, je reçois un mail de M. Graham McCulloch Directeur du British Council à Rabat : peut-il suggérer mon nom pour une résidence d’écriture dans le nord de l’Angleterre ?  Je réponds par l’affirmative et avec l’instantanéité du courrier lumière, je reçois un mail de M. Steve Chettle « Senior Consultant » de International Writing and Public Art Project. Il s’agit d’un projet de cinq ans (2001-2006) à aspect historique, communautaire et international à la fois,  dans lequel des écrivains et/ou poètes des pays riverains de la Méditerranée sont amenés à travailler en résidence d’écriture avec des écoles, à donner des lectures publiques de leur propre œuvre et à s’inspirer de l’histoire et des gens de la région dans leur production d’écriture.

 

L’Angleterre et la Méditerranée ! L’idée séduit immédiatement la Marocaine et le professeur d’anglais en moi. Je trouve aussi belle l’idée d’une écriture sociale, communautaire et universelle à la fois. Le projet s’appelle « Writing on the Wall » c’est à dire « Ecrire sur le Mur ». Déjà on peut penser à mille choses : désacraliser les murs de séparation, faire revivre en soi les joyeux graffitis sur les murs de la fac. Mais de quel mur s’agit-il ici ? Il est question ici d’un rempart que l’Empereur romain Hadrien a fait construire à partir de 122 après Jésus Christ pour protéger la Britannica Romana contre les Picts (les Ecossais d’aujourd’hui). Mais comment un petit reste de mur de cent kilomètres entre Newcastle et Bowness-on-Solway à frontière écossaise peut-il remuer tant de gens ? C’est là qu’intervient le génie de Steve Chettle qui, il y a cinq ans eut la brillante idée de faire revivre l’histoire d’une manière intelligente et universelle, non pas l’histoire qui divise par les guerres et les murs, mais celle qui retisse des liens entre les peuples disparates et différents en apparence et ce, à partir des ruines romaines quasi inexistantes qui se feraient petites devant celle plus imposantes de Volubilis.

 

Pourquoi un(e) poète(sse) marocain(e) ? D’abord parce que l’empereur Hadrien était lui-même un peu poète et très proche des poètes. Pourquoi le Maroc ? Lorsque Hadrien (Publius Aelius Hadrianus AD 76 –AD 138) naît en Espagne, le Maroc, comme le reste de l’Afrique du nord est romain depuis plus de trois siècles. Rome ayant pendant longtemps eu du fil à retordre avec les Berbères (guerres puniques) avant de s’y installer et de romaniser cette région et de diriger sa colonisation vers le nord de l’Europe. C’est donc ainsi que des troupes de marocains dans l’armée impériale de Rome, se sont retrouvées en poste à la frontière de l’Angleterre Romaine et des « barbares » du Nord, ces écossais fiers et sauvages que Mel Gibson a immortalisé dans Brave Heart.  Berbère encore, ce Septimius Severus qui avait gouverné l’Angleterre romaine en tant qu’empereur de 193 à 211 AD.

 

Voilà donc comment et pourquoi j’ai été sollicitée pour me rendre chez les gens du nord de notre nord imaginaire qui depuis le XIX e siècle jusqu’à la guerre du golfe dépassait rarement la France. Surprenant ? Oui et non. Oui si nous restons dans la perpective amnésique de notre dimension  historique  d’avant 711 et d’après 1492, c’est-à-dire la parenthèse brillante, puis moins brillante de « notre » Andalousie aussi florissante qu’elle ait pu être. Non, si on place les événements dans une perpective plus dynamique de l’histoire et de la géographie du Maroc. On se rendrait vite compte que le Maroc a toujours été « mondial » par son histoire et sa géographie de l’antiquité à aujourd’hui.

 

Aller au Nord pour retrouver le sud en soi ? Pourquoi pas. J’ai donc retrouvé l’Angleterre avec joie. Depuis mon dernier voyage il y a vingt cinq ans j’ai fréquenté plusieurs « Angleterres »  de loin. L’Angleterre littéraire à travers l’enseignement à mes compatriotes de Shakespeare, Blake, Virginia Woolf, Shelley, Oscar Wilde et les autres ; l’Angleterre musicale avec les Beatles, et autres Pink Floyd, l’Angleterre marocco-anglaise de mes amis anglais du Maroc. Mais celle des champs de «daffodils », des vieilles maisons de briques rouges, du ciel incertain qui permet aux gens de se parler sans se connaître, des accents colorés, celle-là j’ai éprouvé un immense plaisir à la revoir.

 

A Carlisle dans ce Nord qui fut la fleur industrielle de l’Angleterre, Steve Chettle le directeur du projet et moi sommes allés aux studios de la BBC pour une interview avec Belinda Artinston. (2 avril 2002) : Est-ce que je suis étonnée que les Marocains aient été là il y a deux mille ans ? Quelle sont mes impressions sur le pays en tant que marocaine ?  Non je ne suis pas surprise. Je m’intéresse depuis longtemps à l’histoire berbéro-romaine. Les romains ont colonisé l’Afrique du Nord et comme les colons français plus récemment ( première et deuxième guerre mondiale),  ils ont utilisé des soldats Nord Africains pour leurs guerres et leurs expansions territoriales. Quand à ma rencontre avec le pays et ses gens, ce qui m’impressionnait le plus au delà de la dimension historique c’était certainement leur grande qualité humaine , leur acceptation naturelle d’autrui qui répondait à mon propre combat contre la  xénophobie.

 

Je rentre au pays, au bout de quinze jours de rêve dans un paysage florissant, magique et paisible à la fois, de travail d’écriture avec de jeunes écoliers, de lecture et d’écoute de poètes grands et modestes à la fois, d’amitié avec ces anciens guerriers aujourd’hui paisibles paysans ; comme ce vieux  fermier qui me dit apprendre plus sur la vie au contact des animaux qu’auprès des êtres humains et pour qui « Jésus aujourd’hui est un enfant palestinien ». Dans l’avion je réfléchis aux moyens de partager et faire fructifier ce lien artistique, littéraire et social, faire revivre deux mille ans entre deux régions de ce même monde riches de plusieurs millénaire d’histoire. Deux mille ans !  Deux mille ans au hasard de l’histoire, de l’empire – d’un empire ou d’un autre -. Et soudain, vue avec le recul de deux mille ans, vue avec les yeux de ces berbères de la Britannica Romana qui voyageaient au gré du « monde » romain (ou à son encontre comme auparavant Hannibal et Jugurtha), la mondialisation m’apparut banale : « La mondialisation », ce mot avec son article défini et arrogant qui, aujourd’hui est de toutes les bouches, de tous les propos, de tous les espoirs et surtout de toutes les peurs, n’est qu’un effet et un instrument de tous les empires passés et présents. Lorsqu’une ville (Rome) ou un pays se développe (c’est-à-dire s’étale) au delà de son espace propre et agit en prédateur, il y a un phénomène de « mondialisation » c’est-à-dire imposition de la loi du plus fort à tous ceux qui n’ont pas les moyens de résister. Et je compris comment l’empire façonne ses « barbares ». Mais les masques et les murs ne résistent pas à l’histoire et au temps, n’est-ce pas Hadrien ?

 

Hafsa Bekri-Lamrani

Casablanca le 20 Mai 2002

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