WELLINGWORDS

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Chefchaouen du 5 au 7 Avril 2004

Peut-être faudrait-il définir, ce qu’est la poésie marocaine moderne. Quelle langue majeure, quelles langues mineures. Le Maroc a toujours été un pays de pluralité de langues autochtones : d’abord les divers dialectes de la langue berbère, l’Hébreux de la diaspora juive,  puis le latin, de l’époque romaine, de Rome à Byzance, ensuite  l’arabe introduit avec l’Islam et enfin  l’espagnol et le français introduit par le colonialisme pour finir aujourd’hui avec l’anglais de la mondialisation forcée. Donc de quel(le) poète(sse) marocain(e) moderne parle –t-on ?

Quant à la thématique de la traduction poétique, on peut dire que la grandeur et le mystère de la poésie viennent de son éternel questionnement. Elle interpelle celui qui l’écrit, celui qui la traduit et celui qui la lit.  Depuis toujours on s’acharne à lui trouver des explications et elle s’acharne à refuser de se soumettre à des explications.  Mais nous avons peur de l’inconnu et nous continuons à chercher à comprendre. Alors nous nous posons des questions et nous cherchons à y trouver des réponses.   Posons donc des questions. Les questions qui nous préoccupent et la réflexion que nous nous proposons pour cette rencontre sont autour du désir de traduire la poésie et ce que ce désir implique comme travail.

  • Qu’est-ce qui pousse donc un poète à en traduire un autre ?
  • La langue de l’autre « butin de guerre » ou langue de communion ? quel apport pour la traduction ?  Qu’est-ce qui reste lorsqu’on a traduit.
  1. Qu’est-ce qui pousse un poète à en traduire un autre ?
    Pour comprendre ce désir il faudrait passer par la première étape : celle de l’écriture elle-même. Que représente ce choix de l’écriture poétique. Un angle de  vision ? Un rythme qui nous porte ? Un monde de sensibilités différentes qui vous démarquent ? Le souffle condensé d’une culture donnée ? Tout cela à la fois sans doute. La traduction de la poésie est peut-être la reconnaissance de cette identité poétique où l’on se retrouve au-delà des différences linguistiques et culturelles. C’est donc une relation à l’autre en même temps qu’une relation à soi. Un va-et-vient entre les mêmes objets, les mêmes sentiments dans deux langues à la fois différentes en apparence et les mêmes en profondeur. Une double sculpture de la langue interne et d’une langue autre. C’est aussi une rencontre de sensibilités et le choix d’un apport poétique à sa propre culture ou de sa culture vers une autre culture.   Le poète devient par sa connaissance de deux ou plusieurs langues un pont entre deux cultures poétiques. Je peux dans ce cas citer quelques exemples dans les deux sens : vers le Maroc et à partir  du Maroc.

Vers le Maroc : Jacques Prévert en arabe à Casablanca.

En Avril 2001, après sept mois de travail, je présentais à Casablanca avec l’Association Carrefour de L’art et la direction artistique de la F.O.L., un spectacle sur un des poètes les plus aimés de France : Jacques Prévert. Je décidais d’apporter Prévert en français et en arabe aux casablancais. Je fis appel à Rabea Bouhabi poétesse marocaine dont la maîtrise de la langue arabe et la diction sont remarquables et ensemble nous avons traduit les poèmes que j’avais choisis.

Pourquoi Prévert ? Pourquoi moi ? Pourquoi Casablanca ? Voilà donc les questions qui nous intéressent pour cette table ronde.

Prévert, parce qu’il est le poète des pauvres, des laissés pour compte, le poète qui a dit « quelle connerie » la guerre. Le poète qui a écrit sur les bidonvilles de Paris. Prévert parce qu’il disait « j’écris pour faire plaisir à beaucoup et pour emmerder quelques uns ». Prévert parce que Arletty la grande artiste française disait de lui « Jacques c’est le poème du cinéma ».

Pourquoi moi ?  Parce que poétiquement et dans la vie, je ne peux pas fermer les yeux sur « al mouhammachoun », les marginaux.  Que je sois à Paris, à Washington, à Rabat, à Casa où ailleurs, je ne peux pas m’empêcher de les voir et d’écrire ce que je vois. D’où cette correspondance directe avec la poésie à la fois tendre et révoltée de Prévert

Pourquoi Casablanca ?  Parce que je sentais que le public casablancais saurait établir un lien direct entre la révolte contre l’injustice et la misère de Prévert, qui enfant, se rendait chez les pauvres de Paris, d’une part et la condition des pauvres de  Casablanca d’autre part. La traduction de Prévert en arabe, a ainsi établi  un pont linguistique pour une même sensibilité.

A Partir du Maroc: Abdelkrim Tebbal, Touria Majdouline, Wafa El Amrani, Malika El Assimi, Zohra Mansouri, Widad Benmoussa, Ikram Abdi et Aïcha El Basri 

Le premier poète marocain que j’ai traduit en anglais (Mai 1994) c’est Si Abdelkrim Tebbal.  J’étais alors secrétaire générale de la Maison de la Poésie. J’ai immédiatement senti en traduisant ses poèmes que la profonde simplicité et la concision de son écriture, s’accordaient sans problème avec la langue de Shakespeare et pouvait la traverser en gardant tout sa beauté poétique. C’est là l’apanage d’un grand poète. Il faut être très riche pour atteindre cette simplicité qui dépasse les langues. Plus le poète est universel, plus il est traduisible

J’ai ensuite traduit des poétesses : la première étant Touria Majdouline  pour sa participation aux printemps des poètes à Paris en 2003. Touria est eau féconde et tout dans sa poésie est fluidité.  Cette fluidité je devais la trouver sous différentes formes mais très présente chez les autres poétesses marocaines  qu’elles écrivent en arabe, en français où en anglais. Là encore m’adressant à une maison d’édition de femmes au Canada dans un article anthologique sur les poétesses marocaines, je trouvais que la traduction de cette poésie de femmes servait de pont à une sororité qui dépassait la langue et l’espace géographique.  La poésie est-elle donc dans le rapport des langues entre elles, une langue d’apport et de communion universelle ?

  1. La langue de l’autre « butin de guerre » ou langue de communion

 L’orientaliste Anglo-américain Bernard Lewis affirme dans son dernier livre « Que s’est-il passé » que le monde musulman a commencé à reculer lorsque les musulmans (en Andalousie puis plus tard en Turquie) ont cessé de traduire ce qui se publiait en Europe.  La traduction de textes poétiques, scientifiques économiques ou philosophique représente toujours un signe de bonne santé d’un peuple. Ce mouvement de circulation de textes entre deux ou plusieurs civilisations doit se faire dans les deux sens.  Toutefois les langues comme les civilisations ne se fécondent pas toujours de façon harmonieuse. Il y a des viols linguistiques pendant les diverses guerres, colonisations et autres génocides. Que faire d’un enfant qu’on hérite par le viol ? Le tuer ou en faire comme disait Katib Yassine « un butin de guerre ». Ou encore chercher dans la poésie l’harmonie des cultures, leur essence profonde qui condamne et transcende les guerres et traversent les cultures dans ce qu’elles ont de plus beau. C’est là qu’il faut chercher le miracle de la poésie : les langues se fécondent malgré ou peut-être même grâce aux conflits. A l’origine de la littérature française on trouve les « Troubadour » Al Tarab Yadour,  Dans Othello  Shakespeare met en scène un prince Marocain qui offre un mouchoir brodé à Meknès à Desdemone. Et, dans l’autre sens, la colonisation nous a légué Cervantès, Pessoa, Baudelaire, Rimbaud.

Conclusion
Au-delà des mots qui semblent faire barrière et des viols historiques qui peuvent léguer la haine, il y a notre fonds commun d’images fortes que les mots ne font que soutenir. Et c’est peut-être là le paradoxe de la poésie et de sa traduction : On cherche à transcender les mots mais ils sont notre passage obligé pour libérer notre pensée de ses chaînes. C’est en cela que la traduction de la poésie aiguise nos sens dans un travail de funambule sur  deux langues que l’on cherche à faire dialoguer poétiquement.

Hafsa Bekri-Lamrani

 

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